" La poésie sonore de Sandrine Deumier a un caractère récitatif : elle est à la fois alternativement mais indissolublement toujours commencement et fin d’un discours, liaison et rupture, geste aussitôt retenu que délié. L’incantation opère comme le balancement de la voix au silence, comme le pas chassé du danseur, comme le rythme vital de la respiration : inspiration-expiration. En effet, cet intervalle entre l’expansion et la rétractation mime le mouvement du vivant, et cerne l’instant précieux où se produit l’ineffable : surgissement esthésique, apparition artistique ou amoureuse, instant touchant et où je me sens touchée. "

Emmanuelle Meignan

“Dans leur concision souvent réductrice, les sous-titres et les intertitres laissent de côté certains aspects de l’intrigue ou subtilités de dialogue pour ne s’en tenir qu’à l’essentiel ; on le constate justement parfois entre le dialogue rossellinien et sa traduction sous-titrée, c’est qu’il y a conflit entre le temps de lecture d’un texte et la temporalité de l’action d’un film. Sandrine Deumier renverse la contrainte en construisant un film avec un long texte dense à lire et à entendre et auquel l’image, rare est asservie. “Au commencement était le verbe… Et le verbe s’est fait chair…” (Jean 1). C’est à peu près ce que cette artiste provoque dans ses films (Paradis.com, Vous avez la Parole, L’Enfer…) et dans Paranorgraphies Mentales en particulier, mais c’est au verbe du monde virtuel qu’elle s’intéresse et à la “nouvelle chair” qui y prend forme. Le texte reprend la parole balancée dans le grand torrent du flux par télescopage et concaténation de copié/collés, invites, commandes, néologismes, bégaiements, bugs ; il se fait l’image de la mutation d’un corps virtuel. Ce ne sont plus des fragments d’un discours amoureux, mais le chaos d’une sphère sexuelle dont la voix féminine est le vecteur et le texte l’avatar. La diction est volontairement tirée vers la neutralité et l’atonalité d’une voix robotique, les césures qui donnent aussi cette respiration étrange interprètent l’absence de ponctuation classique et l’incorporation de signes du langage html disséminés comme les débris de ligne de code après leur explosion. Mais cette forme radicale à l’accès difficile touche à la poésie dans l’humanité qu’elle transpire. Le texte ne défile plus suivant les paramétrages de déroulant mais acquiert les caractéristiques d’un fluide. Le bien nommé corps du texte caractérise l’image même s’il n’en constitue pas le seul élément (deuxprésences sont confinées dans des cases superposées, vidéo surnageant du néant du web profond), son écoulement pâle envahissant le champ imprime son tempo au film, sa densité évoque une bave qui révèle les lèvres d’où elle émane par des syncro-labiales cycliques, une écume qui envahit le corps du danseur et l’engourdit, brouille le regard de la petite fille et nous enfume quant à sa nature véritable : future victime piégée dans un bout de couloir d’un labyrinthe infini ou appât tentant de nous attirer dans un piège.

Jean-François Magre